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Vous est-il arrivé d'entendre des gens se quereller ? C'est quelquefois amusant, mais parfois déplaisant. Quelle que soit l'impression produite, nous pouvons tirer grand profit de ces disputes.

 

En effet, n'entendons-nous pas tous les jours des gens éduqués ou frustes, enfants comme adultes, s'insurger ainsi " Aimeriez-vous que l'on agisse de même à votre égard? " C'est ma chaise, j'y étais assis avant toi... Laissez-le tranquille, il ne vous a rien fait... De quel droit jouez-vous des coudes pour doubler tout le monde ....

Donnez-moi un peu de votre orange, je vous ai bien donné quelques quartiers de la mienne... Venez donc, vous l'avez promis...


Or, ce qui rend ces polémiques intéressantes, c'est que le plaignant n'implique pas seulement que la conduite de son interlocuteur ne lui convient pas. Il en appelle aussi à un modèle de conduite que son vis-à-vis ne devrait pas ignorer. Et il est bien rare que l'autre réplique: " Allez au diable avec votre code " Presque toujours il essaie de se justifier: non pas en mettant en question la norme admise, mais en avançant une excuse particulière.
Dans chaque cas, il se réfugie derrière quelque raison spéciale : la personne qui avait occupé le siège n'y avait pas droit ; les conditions dans lesquelles on lui avait donné un morceau d'orange étaient tout à fait différentes ; un événement fortuit l'empêchait de tenir sa promesse.

Il semble, en fait, que les deux parties aient à l'esprit une sorte de loi ou de règle morale de franc jeu (quel que soit le nom qu'on lui donne) sur laquelle ils se basent. Et c'est bien vrai. Si ce n'était pas le cas, ils auraient beau se battre comme des bêtes, ils ne pourraient pas se quereller au sens humain du terme, c'est-à-dire chercher à prouver que l'autre a tort. Agir de la sorte n'aurait aucun sens si l'un et l'autre n'étaient à peu près d'accord sur la notion du Bien et du Mal ; tout comme il n'y aurait aucun sens à sanctionner la faute d'un joueur de football, sans un accord préalable sur les règles.

 

Or cette loi ou règle concernant le Bien et le Mal est appelée communément la Loi de nature. De nos jours, quand nous parlons des " lois de la nature ", nous pensons habituellement à des phénomènes physiques comme la gravitation, l'hérédité, ou les lois de la chimie. Mais quand les penseurs d'autrefois appelaient " Loi de nature" la loi du Bien et du Mal, ils pensaient réellement à la Loi de la nature humaine. L'idée était la suivante : de même que tous les corps sont gouvernés par la loi de la gravitation et les organes par les lois biologiques, la créature appelée homme a aussi sa loi. Cette dernière est pourtant très différente : alors qu'un corps ne peut choisir s'il doit obéir ou non à la loi de la gravitation, un homme peut choisir d'obéir ou de désobéir à la Loi de la nature humaine.

 

Nous pouvons présenter cette notion de façon différente. Tout homme est, à chaque moment, sujet à différentes catégories de lois, mais il n'y en a qu'une à laquelle il a la liberté de désobéir. En tant que corps, il est soumis à la gravitation; si vous le laissez sans support dans l'air,
il n'a aucun choix, il tombera comme une pierre.
L'organisme de l'homme, comme celui de l'animal, est soumis aux diverses lois biologiques et ne peut les transgresser. Autrement dit, l'homme ne peut désobéir à ces lois qu'il partage avec d'autres choses ; mais la loi du Bien du Mal spécifique à sa nature humaine, qui le différencie des animaux, des végétaux ou des choses inorganiques, est la seule qu'il puisse violer s'il le veut.


On appela cette loi " la Loi de nature " ou encore la Loi naturelle " car les gens pensaient que chacun la connaissait d'instinct et n'avait nul besoin d'être enseigné. s ne prétendaient pas, naturellement qu'on ne puisse rencontrer ici et là un individu excentrique ignorant cette loi, tout comme vous trouvez quelques personnes qui ne discernent pas les couleurs ou ne peuvent retenir une mélodie. Mais, considérant la race humaine comme une entité, ils pensaient que l'idée du Bien était une évidence pour chacun. N'avaient-ils pas raison ? Sinon, tout ce que nous disons sur la guerre serait un non-sens. Quelle valeur donner à l'affirmation que l'ennemi avait tort, si ce n'est par le fait que les nazis, autant que nous, connaissaient le Bien comme une réalité constante à mettre en oeuvre ? S'iIs n'avaient eu aucune notion de ce que nous entendons par Bien, en dépit du fait qu'il eût fallu quand même les combattre, nous n'aurions pu les blâmer davantage pour leurs actes que pour la couleur de leurs cheveux.


L'idée d'une loi naturelle ou d'une conduite correcte connue de tous est contestable, disent certains, et ce parce que diverses civilisations et époques ont eu des morales foncièrement différentes. Ce n'est pas vrai. Certes, on trouve des différences entre leurs morales, mais elles n'ont jamais atteint un degré de divergence totale. Quiconque, prenant la peine de comparer l'enseignement moral des anciens Egyptiens, Babyloniens, Hindous, Chinois, Grecs et Romains, serait frappé de constater combien ces morales se ressemblent et sont proches de la nôtre. Pour ne pas nous éloigner de notre sujet, je prie simplement le lecteur de réfléchir à ce que signifierait une morale entièrement différente. Imaginez un pays où 1' admiration irait aux bagarreurs forcenés et où la duperie répondrait à la bienveillance. Ce serait imaginer un pays ou deux plus deux feraient cinq. Les hommes peuvent avoir une opinion différente quant aux personnes dignes de leur dévouement, mais il est reconnu que l'on ne doit pas vivre pour soi. L'égoïsme n'a jamais été un objet d'admiration. Et même si les hommes ont des avis différents quant à savoir s'ils auraient une épouse ou quatre, ils ont toujours été d'accord sur un point: l'homme ne peut posséder chaque femme qu'il désire.

 

Mais voici l'observation la plus remarquable : chaque fois qu'un homme affirme ne pas croire à la notion du Bien et du Mal, vous le surprendrez à se contredire peu après. Si vous essayez, par exemple, de lui rendre la
pareille d'une promesse qu'il n'a pas tenue, il s'écriera "ce n'est pas juste ", avant même que vous ayez pu ouvrir bouche. Une nation peut arguer que les traités conclus ont pas de valeur et, l'instant d'après, aggraver son cas n affirmant que celui qu'elle veut rompre est injuste. Or si les traités sont sans valeur, et si le Bien et le Mal n'existent point -autrement dit s'il n'y a pas de Loi de nature-elle différence y aurait-il entre un traité juste et un autre injuste ? Individus et nations ne se sont-ils pas trahis et ont-ils pas montré, en dépit de leurs affirmations, qu'ils
connaissaient la Loi naturelle ?

 

Nous sommes donc contraints, semble-t-il, de croire réellement au Bien et au Mal. On peut quelquefois se tromper, comme il arrive parfois qu'on fasse une erreur uns une addition, mais ce n'est une affaire de goût ni opinion, comme pour la table de multiplication. Si donc us sommes d'accord sur ce point, passons au suivant.
Aucun de nous ne respecte vraiment la Loi de nature. S'il est parmi vous qui fassent exception à la règle, je les rie de m'excuser. Il vaudrait mieux qu'ils lisent un autre livre, car rien de ce que je vais dire ne les concerne. Je adresse plutôt aux êtres humains normaux.


Mon souhait est que vous ne vous mépreniez pas sur que je vais exposer. Sans vouloir faire un sermon, car ne prétends pas être meilleur que d'autres, j'essaie seulement d'attirer votre attention sur ce qui suit : nous avons manqué à pratiquer la conduite que nous attendons autrui. Que d'excuses nous inventons-nous !

Lorsque vous avez été injuste envers vos enfants, c'est que vous ci. très fatigué... Cette affaire d'argent quelque peu louche -quasiment oubliée- ne daterait-elle pas d'un moment où vous tiriez le diable par la queue ? Et ce que vous aviez promis de faire en faveur d'un déshérité et que vous n'avez jamais fait... lui auriez-vous promis votre aide si vous aviez su par avance à quel point vous seriez occupé ? En ce qui concerne votre conjoint, ou votre frère ou soeur, n'est-ce pas parce qu'ils sont irritants que vous vous conduisez de la sorte envers eux ? Mais quel poison que cet auteur, pensez-vous !


J'agis exactement de la même façon. Autrement dit, je ne réussis pas non plus à respecter la Loi de nature. Dès que l'on me signale mes travers, un long chapelet d'excuses naît aussitôt dans mon esprit. Et la question du moment n'est pas de savoir si mes excuses sont bonnes. Que cela nous plaise ou non, nos excuses même prouvent que nous croyons à la Loi naturelle. Si nous ne croyions pas en une doctrine du Bien, pourquoi serions-nous si anxieux de trouver des excuses à nos manquements ? En vérité, nous sommes tellement attachés à la bienséance -constituée de règles ou de lois- que nous ne pouvons en aucune façon supporter le fait de la bafouer. Ceci nous entraîne à préférer esquiver notre responsabilité. C'est seulement pour justifier notre conduite déplorable -remarquez-le bien que nous avançons maintes explications. C'est à cause de la fatigue, de nos préoccupations ou de la faim que notre mauvaise humeur est blâmée ; mais notre bon caractère nous est propre.


Tels sont les deux points que je voulais mettre en valeur. En premier lieu, que les être humains par toute la Terre ont cette curieuse idée d'un code de conduite pré-établi qu'ils ne peuvent ignorer. Deuxièmement, qu'en réalité, ils n'agissent pas conformément à ce code. Ils connaissent la loi de nature et la transgressent. Ces deux constatations sont le fondement de toute réflexion lucide sur nous-mêmes et sur l'univers dans lequel nous vivons.

 

C.S LEWIS " Les fondements du Christianisme tome 1 - p 21 à 27 - 5ème édition française 1997.


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