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IntroductionPierre Chaunu : Nous voici, cher Gérard Kuntz, face à face dans
cette ville de Caen où nous nous retrouvons afin de nous entretenir de notre
commune préoccupation : la foi. Vous avez voulu rencontrer l'historien,
l'homme de la longue mémoire, car vous avez comme moi la conviction que le
cheminement qui a fait de nous, génération après génération, ce que nous
sommes, peut éclairer d'un jour nouveau la crise actuelle. Hier soir encore, je siégeais au Directoire du Centre National de la
Recherche Scientifique qui est, vous le savez, la plus haute instance
scientifique de notre pays. J'y représente l'histoire, la philosophie et les
sciences humaines. Je siège à côté d'hommes et de femmes qui représentent ce
que j'appelle les " sciences dures " : les différentes formes de la
physique, de la chimie et de la biologie. Dans cette session annuelle nous
cherchons à faire le point sur les problèmes que connaît à l'heure actuelle
la recherche scientifique en France. Dans le train qui me ramenait hier soir à Caen, je pensais non sans
malice à l'étonnement de ces collègues s'ils nous voyaient ce matin nous
engager dans la voie, fort contestée aujourd'hui, de ce qu'on appelait jadis
l'apologétique rationnelle. C'est pourtant à leur contact que la nécessité
d'une telle démarche s'est imposée à moi. En effet, depuis que je rencontre
régulièrement des savants de diverses disciplines, et plus particulièrement
des sciences exactes, je suis frappé par la tournure métaphysique de leurs
réflexions, par leur fascination pour le mystère des origines et par leur
profonde déception devant l'étonnant silence des chrétiens et des églises
sur ces questions, notamment sur le gigantesque problème de l'Etre. Gérard Kuntz : L'orientation métaphysique que vous décelez dans la
pensée scientifique est-elle liée à l'état actuel des connaissances ou
est-ce la marque d'un temps qui se préoccupe à nouveau du SENS ? P.C. : Je penche vers la première hypothèse. Je ne crois pas que
notre époque soit davantage que les périodes antérieures tournée vers le
religieux, bien au contraire. Par contre, l'évolution des connaissances est
telle qu'elle oblige à renoncer au scientisme courtaud du XIXe siècle. Ce
scientisme a eu, à son heure, une certaine utilité. Il a simplifié, réduit
la réalité complexe en composantes élémentaires. Il a incontestablement
donné un élan au savoir. Mais ce que l'on entrevoit maintenant de la
dimension et de la complexité du cosmos le fait éclater et impose un nouveau
cadre épistémologique. Voyez Fehrenbach, le grand astronome français qui a reçu en 1977 la
médaille d'or du CNRS. Lors de la cérémonie officielle, il a cru devoir
témoigner de sa foi. Son discours était une sorte de paraphrase du Psaume
19, l'affirmation que les galaxies renvoient à l'Intelligence dont elles
sont issues. Une Intelligence qui nous a donné l'être et qui nous anime ;
qui nous attend hors des cadres de l'espace-temps où nous sommes immergés. G.K. : On peut rétorquer que Fehrenbach n'est pas un cas très
probant. Ce protestant alsacien a simplement conservé la foi de son enfance.
Qu'en est-il des savants n'ayant pas de telles origines ? P.C. : La foi de Fehrenbach a grandi au contact des galaxies de l'hémisphère sud. Les appareils qu'il a perfectionnés et les observatoires qu'il a construits lui ont rendu plus évidente l'Intelligence qui ruisselle de toute part dans l'univers. Ce n'est déjà pas si mal...
Mais j'observe que dans toutes les disciplines, des hommes issus de milieux parfaitement agnostiques en viennent, par leurs découvertes scientifiques, à se poser de grandes interrogations de philosophie première, les questions de la philosophie religieuse sur l'Etre et le Sens de l'univers (Bernard d'Espagnet, Un atome de sagesse, Paris : Le Seuil 1982).
Je suis frappé par le changement d'attitude des physiciens corpusculaires
autour des grands accélérateurs de particules. Finies les certitudes
hautaines. Devant ces particules que l'on croyait élémentaires et qui
éclatent en une multitude de composantes, comment ne pas éprouver un choc au
cœur. L'élémentaire est déjà un monde de complexité. On a le sentiment
d'univers emboîtés, de mondes gigognes presque sans fin dans les deux sens.
C'est magnifique et accablant. J'ai eu ces derniers temps des contacts avec un éminent biologiste,
Pierre Grassé. C'est certainement le plus grand systématicien qui ait jamais
vécu. Il a dans son esprit un panorama complet des centaines de millions
d'espèces qui ont vécu en 3 milliards trois cent millions d'années. De même
que la foi protestante de Fehrenbach a été vécue à travers les amas de
galaxies et les étoiles, de même la foi catholique de Grassé s'est élaborée
au contact de la prodigieuse architecture de la vie. Une architecture qu'il
ne comprenait pas hors de la foi. Cet homme qui a maintenant plus de 80 ans
a connu tous les combats liés à la théorie de l'évolution. Cela n'a en rien
entamé sa foi catholique que plutôt traditionnelle. Mais ce qui m'a le plus touché dans mes contacts avec des scientifiques,
c'est le vertige qui saisit certains savants agnostiques lorsque s'impose à
eux la question du Sens. Alors, quelques fois ils se tournent vers les hommes religieux, vers ceux
qu'ils savent ou supposent être chrétiens et leur demandent tout simplement
s'ils n'ont rien à dire sur le sens fabuleux de ce qu'ils découvrent au bout
des radiotélescopes, ou dans l'accélérateur de particules. Ils regrettent
presque d'avoir à le demander tant il leur paraît évident que des chrétiens
devraient parler, crier ce qu'ils savent. Bon nombre de savants espèrent
trouver auprès des hommes religieux, sans l'avouer vraiment, un début de
réponse aux questions métaphysiques surgies de leurs travaux scientifiques. G.K. : Pourriez-vous préciser la nature des questions qui habitent
plus ou moins clairement l'esprit de certains savants que vous avez pu
rencontrer, qu'ils soient de tradition chrétienne ou de filiation agnostique
? P.C. : Il est évident pour moi que les découvertes et les
bouleversements des cinquante dernières années ont conduit beaucoup
d'hommes, dans le cercle de la recherche de pointe, au pied du mur.
L'extrême complexité de ce qu'ils découvrent les conduit insensiblement au
premier point de ce que nos frères catholiques appellent le signe de croix,
le " Au nom du Père ". En vérité, leur problème à eux, c'est le Père, ou en
d'autres termes la Création. La question de la CréationIl me paraît catastrophique et dommageable, dans cette situation que
l'Eglise de Christ, toutes les confessions chrétiennes qui ensemble se
réfèrent au beau symbole de Nicée-Constantinople, ne songent pas à mieux
faire connaître notre si belle théologie de la Création. Nous sommes
d'autant plus coupables que notre silence masque un point où nous ne
risquons pas de pâtir de nos divisions. Il n'y a pas sur la Création de
divergences confessionnelles. Que vous suiviez Luther, Calvin, l'Eglise
catholique romaine ou l'Eglise orthodoxe, il n'y a aucune source de
frottement. Nous affirmons d'un même cœur : " Je crois en Dieu, le Père
Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses
visibles et invisibles ". Bereshith bara Elohim, ce sont les trois premiers
mots de la Bible où juifs et chrétiens se retrouvent. S'il y a un domaine où
les discussions théologiques sont closes, où le consensus est éclatant,
c'est bien dans la doctrine de la Création, qui est d'ailleurs sans
précédent, ni équivalent dans la pensée humaine. Revenons à ces hommes et à ces femmes, à ces chercheurs que saisit à un moment de leur vie, le vertige. Ils scrutent pendant vingt ou trente ans un petit secteur de la nature sans trop déborder du cadre scientifique. Ils se comportent en bons techniciens, tentent de mettre de l'ordre dans les phénomènes, bricolent les apparences -les meilleurs savants appartiennent à la race des bricoleurs- et puis, tout à coup, voici qu'ils découvrent au fond d'une galaxie ou dans la trajectoire d'une particule élémentaire, une chose à laquelle ils n'avaient pas pensé, et c'est l'éblouissement. Voilà qu'en un instant la patiente observation fait place à l'étonnement, à l'interrogation, à l'émerveillement. Dieu sait pourtant que le phénomène qui a fait basculer notre savant sur le terrain métaphysique n'est rien à côté du mystère global de l'Etre.
Prenons par exemple la génétique : c'est un domaine où nous avons fait
des pas de géants. Pensez à ces fabuleuses spirales d'ADN découvertes en
1953, sur lesquelles est inscrit le code génétique. Si vous mettez bout à
bout les codes génétiques de toutes nos cellules, vous obtenez 20 000 fois
la distance de la Terre au Soleil. Pour quelque chose qui aurait été produit
par le hasard et la nécessité, avouez quand même que c'est réussi ! Pour le
biologiste, l'extraordinaire est quotidien ; et voilà que tout à coup, à
propos du comportement d'une molécule, à partir d'une information qu'il
n'attendait pas à la place où il la déchiffre, il ressent lui aussi, comme
le physicien ou l'astronome, un coup au cœur. G.K. Et il se dit : " Il n'est pas possible que derrière tout cela, il
n'y ait pas une Intelligence, une Cohérence, un Sens... " P.C. En effet ils se disent : " Quel est le Sens de tout cela ? " Et tout
naturellement, ils se souviennent qu'il y a des religions, que religare
signifie : relier à l'Etre. Comme nous vivons dans un pays de tradition
judéo-chrétienne, ils se tournent pudiquement, avec beaucoup de prudence, de
réticence, vers les " clercs ", vers ceux qui sont censés savoir. Et ils
sont souvent terriblement déçus. Parce qu'ils découvrent des gens enlisés
dans des discours politiques. Ils n'ont rien contre, car eux-mêmes sont en
majorité engagés à gauche. Mais ça leur paraît tellement dérisoire à côté de
la question qui s'est emparée de leur esprit ! Lorsqu'on devine leur déception -car tout se joue en demi-teintes- on est
pris de rage devant un tel gâchis, devant tant de belles occasions envolées
de rendre témoignage au Dieu de toute chose, de toute vie, de toute grâce.
Car il est tout de même merveilleux de découvrir dans le monde de la
connaissance, une telle recherche, un tel besoin de religion vraie, au sens
éthymologique. Cela souligne d'autant plus le ridicule de la conviction des
clercs que la science est ennemie de la foi, que les savants sont prêts à se
moquer d'eux, qu'on ne saurait accrocher le message judéo-chrétien dans
cette complexité qu'ils n'ont au demeurant pas essayé de comprendre. En fait, à l'intérieur de cette complexité, il y a une écoute, un respect, une attente. Ces savants me font penser aux Mages de l'Evangile (Matthieu 2.1-12), ces païens honnêtes qui viennent saluer le Fils de Dieu. J'aime ces mystérieux mages d'Orient qui ont tant à nous dire et dont sourient les incrédules et les sots. Ils n'appartiennent pas au peuple de Dieu. Le ciel est leur problème quotidien ; le ciel et les étoiles. Ils ne les étudient pas comme les astronomes de notre temps. Ils ne cherchent pas à comprendre la fusion de l'hydrogène. Ils se tournent pourtant vers le ciel avec leur sens et leur savoir. Comme beaucoup d'hommes de tous les temps, ils imaginent une correspondance entre le monde des étoiles et le monde sublunaire. Ce n'est peut-être pas exact, mais c'est une hypothèse rationnelle qui en vaut bien d'autres. Or, un jour, ces hommes ont observé
dans le ciel quelque chose d'énorme, une immense tache lumineuse. Nous
dirions aujourd'hui une supernova. Un énorme soleil avait explosé dans un
coin du cosmos, il y a quelques centaines de milliers d'années pour saluer
le Fils. Trois cent millions d'hommes ont pu le voir pendant plusieurs
années. Ils n'en ont rien réduit. Mais le signe a été perçu par ces trois
mages parce qu'il a touché le champ habituel de leur attention. Ils ont été
bouleversés comme certains de nos scientifiques le sont aujourd'hui par une
particule, une information chimique dans l'ADN ou un amas galactique. G.K. Ce sont les seuls à s'être mis en route... P.C. Oui, parce que l'événement s'est inscrit au cœur de leurs
préoccupations quotidiennes. Le mystère, l'extraordinaire prend naissance au
sein de la rationalité la plus exigeante. J'ai eu dans les couloirs des
instances scientifiques des conversations passionnantes avec des hommes me
parlant de leurs problèmes : je les sentais bouleversés comme devaient
l'être les Mages. Bouleversés par la chose extraordinaire qui se passe dans
la parcelle d'univers qu'ils fouillent avec leur droite raison. Je sais bien
que nous étions convenus de ne pas nous référer, durant cet entretien
introductif, au texte de notre foi commune, mais comment ne pas se rappeler
en cet instant que " les cieux racontent la gloire de Dieu et que l'étendue
manifeste l'œuvre de ses mains " (Psaume 19.2) ? Comment ne pas se rappeler
que l'apôtre Paul au début de l'épitre aux Romains déclare que les hommes
sont inexcusables puisque l'univers rend témoignage à Dieu et qu'ayant perçu
ce message, ils ont refusé de reconnaître l'auteur de ce message, inscrit
dans la moindre particule du cosmos ? (Romains 1) G.K. Je vous trouve à la fois sévère et optimiste. Optimiste parce que
vous semblez dire que n'importe quel savant honnête finira par trouver le
Dieu auquel vous croyez, au bout de ses observations et de ses théories. Ce
qui est évident pour vous qui êtes croyant semble pour le moins discutable
pour beaucoup. Vos conclusions sont loin d'être universelles. P.C. Je conviens que j'ai anticipé sur la suite de mon développement.
Patience, nous y arriverons. En attendant, je constate parmi les
scientifiques la poussée d'un fort courant qui reconnaît que le monde
ruisselle d'intelligence. C'est déjà un immense progrès par rapport à la
science officielle qui, il n'y a pas si longtemps, concevait un univers
stupide où tout se passait par poussées élémentaires. Aujourd'hui on nous
décrit un monde où la matière reçoit constamment une information. Cette idée
est née de la biologie qui repose sur elle. Les particules reçoivent des
ordres, elles ont l'air d'exécuter un plan, d'obéir à un programme. Hier, au Directoire du CNRS, nous abordions précisément le problème du traitement de l'information. Non pas l'information au sens biologique, mais l'information qui s'accumule dans les revues, dans les livres, au point que nous ne parvenons plus à la maîtriser. Aujourd'hui, dans cet entretien sur notre foi commune, nous effleurons la
question de l'information dans l'univers. Et nous voilà comme Monsieur
Jourdain, conduits à faire de la prose sans le savoir. Cette prose
s'appelait dans les traités des anciens docteurs des églises, l'apologétique
rationnelle. G.K. Je suppose, Pierre Chaunu, que vous êtes conscient des réactions que
vous allez susciter. Parmi ceux qui se rattachent de près ou de loin au
christianisme, l'apologétique rationnelle, c'est vraiment le genre dépassé
et suranné par excellence ! P.C. C'est cela même. Vous savez, il ne faut pas trop s'inquiéter des
moqueurs d'avant-garde. Ils sont souvent en retard d'un train ! G.K. Dans votre réflexion introductive, vous parlez d'un monde
intelligent, d'un univers qui reçoit un flux d'informations. C'est vrai que
de nombreux savants vous suivront sur ce terrain. Mais d'où vient cette
information ? Il semble impossible de donner une réponse sûre. Voyez les
conclusions multiples et divergentes que les savants tirent de leur
observation de l'univers. P.C. Oui, et cela nous le savons bien, nous autres chrétiens. Si nous
savons lire la Bible avec intelligence, nous n'avons aucune illusion à ce
sujet. Il n'est jamais écrit que l'observation de l'univers conduit sans
autre à la connaissance du vrai Dieu. G.K. Vous posez là les limites de votre démarche. Je vous fais remarquer
qu'elles sont assez restrictives. P.C. Absolument. Il est bien évident que jamais je ne dirai que le vrai
Dieu se donne totalement à connaître dans la nature. Ce serait au moins
aussi blasphématoire de prétendre que le monde contient toute la réponse
concernant Dieu, que de prétendre qu'il n'en contient aucune. Pourquoi Dieu
aurait-il parlé à Abraham ? Pourquoi serait-il venu en Jésus-Christ pour me
parler de plus près encore ? Pourtant nous avons la conviction qu'un message se trouve déjà contenu
dans l'univers qu'il appartient à la science d'approcher. Comment en
serait-il autrement si, comme nous le croyons, le cosmos a été engendré par
la Parole de Dieu ? Il est bien naturel que dans ces conditions il reflète
cette Parole. Pendant une certaine époque, au siècle des Lumières, il fallait mettre en garde les chrétiens contre la tentation d'une religion naturelle, contre une confiance excessive en une théologie tombée des étoiles. C'était le temps où l'on croyait que tout était contenu dans la nature, et que tout s'en déduisait. Vous me concéderez qu'aujourd'hui ce n'est pas là que se situe le danger immédiat... On est plutôt tombé, en partie par paresse intellectuelle, dans l'excès inverse. Mais si l'on prétend que rien, absolument rien dans ce monde ne rend témoignage à Dieu, alors comment les païens honnêtes, comment l'homme avec sa raison pourrait-il au moins entamer la recherche de ce qui lui manque ? Il ne lui resterait que l'alternative dramatique que prônent certains théologiens : soit accepter la démission de la raison, soit errer dans un univers dont le sens se dérobe. Ou pire encore, vivre alternativement selon ces deux modes, hommes éclaté entre le chercheur que guide la raison, et l'être à la recherche d'une Vérité au-delà des apparences.
Ce qui est fantastique et merveilleux, c'est qu'il existe bien un
discours très général inscrit dans la nature. Une sorte de discours
introductif qui prépare la Révélation : " Les cieux racontent la gloire de
Dieu ". Mais rien n'est de précis n'est dit à propos de ce Dieu, car la
suite du discours est inscrite ailleurs. Lorsqu'on a lu le premier texte
comme un mage ou un astronome, alors on se dit : " Mais où est la suite ? "
Et lorsqu'on se met en route comme les Mages, on arrive à l'endroit où le
texte change de nature. Et comme la transition est difficile, Dieu nous
prend par la main. G.K. Une fois de plus l'historien cède la place au prédicateur. Il est
vrai que Caen se trouve à quelques kilomètres seulement du petit temple de
Courseulles où depuis 5 ans vous prêchez régulièrement. Mais revenons à
l'apologétique rationnelle. Comment définir ces termes ? P.C. Faisons un peu d'histoire. Apologétique signifie en grec, plaidoyer. Au début du IIe siècle on voit se lever des hommes, docteurs de l'église en développement que l'on a appelés " les pères apologètes ". A quelle nécessité répondaient ces hommes ? Le christianisme né dans les communautés juives s'est très tôt affranchi de ses origines sociologiques pour s'implanter dans le bassin méditerranéen sous l'impulsion de l'apôtre Paul.
Très vite il s'est heurté à une grande méfiance de la part de la société païenne, et particulièrement de la part des autorités de l'Empire. On accusait les chrétiens de toutes sortes de crimes horribles, tout simplement parce qu'ils apparaissaient à l'intérieur de l'Empire romain comme une curieuse secte orientale liée aux juifs. On ne distinguait pas très bien les juifs des chrétiens, ces juifs avec lesquels l'Empire avait eu de nombreuses et graves difficultés. Or cette secte avait le mauvais goût de placer au centre de sa dévotion un homme crucifié. Il faut se rappeler que la crucifixion était réservée aux misérables, aux esclaves révoltés. Tout cela sentait la subversion et sonnait désagréablement aux oreilles des dignitaires de l'Empire. Alors il fallait plaider.
L'apologie, c'est le
discours de l'avocat en faveur de l'accusé devant le tribunal. Et ce
discours est une nécessité, il n'a rien de facultatif . Si l'on vous accuse
de toutes sortes de crimes que vous n'avez pas commis, pouvez-vous garder le
silence ? A la limite vous devez votre plaidoyer à vos frères et aux autres.
Car en vous taisant vous risquez de les conduire à commettre une injustice,
et si vous ne faites rien pour l'éviter, même si vous en êtes victime, vous
vous faites peu ou prou complice de cette injustice. De ce point de vue,
l'apologie est une impérieuse nécessité. J'ai employé ailleurs l'expression
: " Vous devez décliner votre identité ". Lorsqu'on vous croise dans la rue
et qu'on vous demande qui vous êtes, si l'interrogation est courtoise
pouvez-vous vous dérober ? Au monde dans lequel nous sommes, nous devons,
lorsqu'on nous requiert, décliner notre identité d'une manière accessible à
l'ensemble des hommes. C'est la raison pour laquelle je ne sépare jamais
l'expression " apologétique " de l'adjectif " rationnelle ". La raison est une très belle, une très grande chose. Je le dis sans crainte et sans réserve en tant que chrétien. Je n'oublie pas qu'il est écrit trois fois au livre de la Genèse : " Dieu créa l'homme à son image " (Genèse 1.26-27). S'il y a quelque chose en l'homme qui est un tout petit peu le reflet de Dieu, c'est la partie supérieure de l'intellect, " die Vernunft ", la raison. Alors vive l'entendement, vive la possibilité de comprendre. Mais je voudrais, pour éviter toute confusion, introduire une distinction entre la logique et le rationnel.
Notre cerveau fonctionne entre autres comme un ordinateur, mais un ordinateur d'une puissance incomparable. Nous sommes constamment assiégés par une quantité prodigieuse de messages. D'après les calculs d'Alvin Töffler et de Claude Beyrard nous recevons quotidiennement, dans une société industrielle, entre quarante et cinquante mille messages. Chaque jour c'est le bombardement par les informations codées des médias qui nous enserrent dans leurs réseaux : radio, TV, journaux, affiches, etc... Notre cerveau trie ces milliers de messages sensoriels pour choisir ce qu'il veut conserver. La logique c'est, dans une certaine mesure, le testage, le listing de l'ordinateur, c'est le " used, not used ", le partage entre l'utile et l'inutile. La logique c'est quelque chose de mécanique. Dans ce domaine propre il excelle et décharge l'homme d'opérations mécaniques fastidieuses qui limitent la raison.
Car la raison, c'est tout autre chose. La raison c'est ce qui a conduit
un jour à : E = MC2. Il y a toujours dans la raison une part d'illumination,
de rapprochement imaginatif entre des séries d'informations apparemment sans
liens. Confrontés aux formes foisonnantes de la vie, les biologistes
conçoivent à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle l'idée de
l'Evolution. Entre les espèces ils imaginent des passages, soit par
continuité, soit par une série de mutations. Entre les fils de Darwin et de
Lamarck, le débat est loin d'être clos. Car ils ont comblé de façon
divergente les trous d'une information morcelée. C'est cela le travail de la
raison, cette partie tout à fait supérieure de l'intelligence.
Mystérieusement, la raison va toujours au-delà des messages qu'elle reçoit ;
elle rapproche intuitivement des faits et voilà que surgit -allez savoir
comment- l'idée, le concept, la relativité, la mécanique quantique. Comment appliquer tout ceci au religieux ? Certes le traditionnel n'épuise pas le religieux, mais à l'intérieur du religieux il y a un champ rationnel. L'apologétique rationnelle cherche à éclairer cet aspect du religieux. Elle s'applique à établir la nécessité de dépasser le rationnel sans le renier. La raison est essentielle en l'homme, mais elle n'est pas tout l'homme. Tout cela est si évident qu'on se demande comment, dans l'esprit des chrétiens, la légitimité du discours apologétique peut se poser. L'hésitation, voire le refus d'une telle démarche sont en réalité très récents... Pierre CHAUNU, "Le chemin des mages - Entretiens avec Gérard Kuntz", ed. Presses Bibliques Universitaires, 1983 Désirez-vous en savoir davantage sur la Bible, voulez-vous en discuter, partager vos expériences sur la vie. Avez-vous des doutes à ce sujets, des craintes, que sais-je ? Parlons-en sur le Forum ou sur la Chat
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