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Toutes les églises pendant des siècles ont pensé que l’apologétique
rationnelle n’était pas qu’un droit, mais un devoir qui leur incombait. Tous
les chrétiens, responsables à un certain degré dans les églises devaient
être en mesure de répondre aux questions que posaient les gens du dehors.
Interrogez l’histoire.
Il y a eu l’apologétique des pères de I’Eglise, dont pour l’essentiel
l’héritage reste commun aux catholiques et aux protestants jusqu’à
St-Augustin inclusivement. Puis il y eut l’apologétique médiévale. N’oubliez
pas que l’un des livres importants de St-Thomas d’Aquin, le deuxième dans la
trilogie de ses grandes oeuvres, est la Somme contre les païens, le «Contra
Oentilesx’. Il s’agit du plaidoyer des chrétiens de cette époque. Du XVème
au XVIIème siècle, catholiques et protestants se rencontrent sur
l’impérieuse nécessité d’une apologétique rationnelle. Il y a entre eux des
divergences sur la manière de conduire cette apologétique. Parfois elle est
détournée de son but en faveur d’un affrontement confessionnel, ce qui n’est
pas une bonne méthode, mais à aucun moment on n’a de doute sur la légitimité
de la démarche.
G. K. A quel moment l’hésitation, puis le refus du plaidoyer
rationnel commencent-ils à se faire jour ?
P. C. Je situerais la rupture à l’époque du grand théologien réformé
Karl Barth. Elle s’est rapidement étendue à l’ensemble du monde protestant
et a touché par osmose l’église catholique par l’intermédiaire du mouvement
oecuménique.
Barth a beaucoup insisté — et à juste titre — sur l’autonomie du domaine
de la foi et sur la radicale spécificité de la dogmatique. Pour lui, le
contenu de la foi se résumait en la personne de Jésus-Christ, révélé par
l’Ecriture; la Révélation est un monde clos, un univers refermé sur
lui-même. La part de vérité dans la nature n’est attestée qu’aux coeurs de
ceux qui croient. Il s’agit d’une sorte de confirmation a posteriori de la
foi et non d’une démarche préalable et autonome qui pourrait y conduire.
Cette pensée est d’ailleurs conforme à l’idée réformée de la double
attestation: l’Ecriture a été inspirée par Dieu aux auteurs du corpus
biblique et, d’autre part, elle est attestée au coeur de l’homme comme
Parole de Dieu. Dans cette perspective, l’effort de la raison se limite à la
compréhension du contenu de cette révélation, donnée une fois pour toutes.
La théologie de Barth est parfaitement cohérente, elle constitue une
magnifique cathédrale, mais une cathédrale construite à l’intérieur d’une
bulle. Il faut pénétrer à l’intérieur de la bulle pour recevoir et
comprendre. Mors, mais alors seulement, le mystère de la nature se dissipe
et toutes les pièces du puzzle se mettent en place.
On comprend fort bien la théologie de Barth lorsqu’on la replace dans son
contexte historique. Né en 1886, Barth a fait ses études àBAle, à
l’intérieur d’un protestantisme très libéral. C’était une époque où l’on
avait tendance à dissoudre la spécificité propre de la Bible dans une
philosophie spiritualiste, une sorte de christianisme raisonnable, laïc,
visant à former de bons citoyens; un christianisme dont le scandale et la
folie de la croix du Christ étaient soigneusement gommés. Mesurant la
distance entre ce christianisme et la foi des évangiles, Barth a réagi très
légitimement en soulignant la rupture qu’introduit la Révélation biblique
par rapport à la religion naturelle.
G. K. Peut-on dire que Barth a restauré la transcendance au sens où l’entend
le christianisme ?
P. C. C’est en effet un aspect important de son oeuvre. En ce sens elle fut
entièrement utile et bénie. Malheureusement, à force d’insister sur la
transcendance, Barth et plus encore ses disciples ont radicalisé la foi au
point de la rendre totalement inintelligible à ceux qui n’en ont pas déjà la
révélation: ou vous êtes croyant et tout s’éclaire, ou vous ne l’êtes pas et
dans ce cas il n’y a aucun secours à attendre de la raison. Il vous reste à
attendre l’illumination. Ainsi les ponts sont coupés entre la foi et
l’univers sensible dans lequel pourtant les chrétiens sont envoyés comme
témoins du Christ. En voulant se défendre contre la tentation de la religion
naturelle, Barth est tombé dans l’erreur symétrique d’une religion
hyper-transcendante.
G. K. Pierre Chaunu, il vous faut maintenant situer l’apologétique
rationnelle par rapport à une autre activité caractéristique des chrétiens,
je veux parler de l’évangélisation. Y a-t-il un rapport entre ces deux
démarches ? Dans votre esprit, l’apologétique ne remplace-t- elle pas
l’évangélisation ?
P. C. L’évangélisation est, sans doute possible, la mission essentielle des
chrétiens. L’apologétique rationnelle n’est qu’une bien modeste activité
préparatoire. Pour certains chrétiens, le refus de l’apologétique s’appuie
sur l’obligation unique, transcendante, d’évangéliser. Ils considèrent que
Dieu peut se passer des efforts humains pour se révéler. En cela ils ont
parfaitement raison. Mais l’apologie, méme maladroite, peut être une étape
de l’illumination; alors pourquoi la négliger ou la mépriser? D’autres
désertent les chemins du plaidoyer rationnel par crainte pour leur foi un
peu vacillante. Cette crainte est légitime, mais il faut la confier au
Seigneur: «Seigneur je crois, viens au secours de mon incrédulité» (Marc
9.24).
G. K. L’apologie demande un effort, une information qui ne semblent pas à la
portée de tous.
P.C. Oui, il faut pour une apologétique intelligente dialoguer avec
l’ensemble de la connaissance et ce n’est pas une mince affaire. D’autant
plus que ceux qui auraient cette vocation sont tellement occupés à dialoguer
avec la politique, ou plus exactement à faire de la politique, qu’ils
préfèrent décréter que l’apologétique rationnelle est inutile, voire
néfaste. Remarquez bien que leurs préoccupations politiques sont forts
légitimes, pourvu qu’ils ne confondent pas la politique et le Royaume de
Dieu. Mais l’engagement politique exclusif démobilise par rapport à
l’indispensable dialogue avec le savoir. A cela s’ajoute la crainte que rien
ne peut sortir d’une confrontation entre la foi et le savoir sinon la
déroute de la foi.
La science ennemie de la foi est un préjugé solidement
ancré dans l’inconscient de nombreux théologiens. Comment peut-on avoir peur
de la science qui décrit l’univers créé par Dieu, si l’on croit vraiment au Bereshith bora Elohim
( au commencement Dieu créa) ? En langage militaire, cela s’appelle une capitulation
en rase campagne. C’est d’autant plus regrettable que la science actuelle
présente plutôt une neutralité bienveillante à l’égard de la foi...
G. K. Il est une autre objection à l’apologétique rationnelle, plus grave
que les précédentes car elle touche à la nature même de l’évangélisation.
Croyez-vous vraiment qu’un enchaînement de raisonnements pourra faire naître
la foi au coeur des hommes ? Comment voulez-vous par la raison conduire un
être plongé dans l’espace-temps vers un Dieu qui se situe hors de ce cadre?
La raison peut-elle faire saisir l’amour de Dieu ?
P.C. Ce n’est certes pas par un discours que nous ferons partager aux hommes
qui nous entourent la conviction qui est la nôtre. Il est impossible de
prouver, au sens scientifique du terme, que le monde a été créé par Dieu ;
que Dieu ne se désintéresse pas de ce monde ; qu’il a le projet inouï de nous
amener au-delà du temps, au-delà de chacun des instants que nous vivons
entre notre naissance et notre mort, vers l’illumination du Royaume où nous
le verrons dans le face à face de l’éternité. Une éternité que l’on peut à
la limite concevoir comme un instant dilaté à l’infini; que pour réaliser ce
fabuleux projet, Dieu a pris forme humaine et qu’il a été pendant
trente-trois ans parmi nous un homme semblable à nous, bien qu’il fût au
fond de lui-même le Tout-Autre. Rappelez vous le très beau symbole de
Nicée-Constantinople, parlant de Jésus: «Dieu de Dieu, vrai Dieu de
vrai Dieu, engendré non créé, de même substance que le Père et par qui tout
a été fait».
Il est bien évident que ce n’est pas par un discours que nous pouvons
espérer communiquer une telle connaissance, même si rien dans tout cela ne
heurte la raison. Car la Révélation n’est pas déraisonnable, elle transcende
la raison. Si nous ne recevons pas une aide du dehors, nous ne pouvons
parvenir à cette connaissance et encore moins la transmettre. Karl Barth a
raison de souligner que le livre de la nature et sa lecture par la raison
sont impuissants face aux questions fondamentales concernant l’Etre et notre
destin. Les réponses à ces questions sont du domaine de la grâce. Et la
reprogrammation de cet unique essentiel appartient à ce que l’on désigne
dans l’Eglise par l’évangélisation.
Evangéliser, c’est porter par sa présence, par ses gestes, par sa vie, un
témoignage de la mort et de la résurrection du Christ. La meilleure
évangélisation possible, c’est la présence à l’intérieur du monde de ce que
l’on appelle parfois la sainteté. «Soyez saints, cor je suis saint, moi I’Eternel
votre Dieu» (Lévitique 19. 2). L’évangélisation peut être un simple regard.
Il est des gestes qui ont une puissance d’évangélisation. Lorsque St-Vincent
de Paul se tenait au côté des malades, c’était une forme d’évangélisation:
l’irruption de l’amour dans un monde de souffrance et de mort...
Je crois profondément que les chrétiens peuvent être appelés à un témoignage
qui n’emprunte pas la voie du discours. Il y a certes dans l’évangélisation
un discours accompagnateur, mais le discours seul n’est pas
l’évangélisation. Il faut autre chose qui porte la signature de Dieu.
G. K. Vous m’avez presque convaincu de l’inutilité de l’apologétique
rationnelle I
P. C. Il y a dans les épîtres de Paul un très beau texte sur les organes,
nombreux et variés, du Corps de Christ (cf. I Corinthiens 12. 12-26).
Certains ont le don de la parole, d’autres le don des langues, d’autres le
don de diaconie, le service pratique comme on le voit dans le livre des
Actes des Apôtres. Par rapport à l’évangélisation, l’apologétique est une
chose modeste. Pour reprendre l’image évangélique, nous disons que
l’évangélisation c’est Marie et l’apologétique c’est Marthe (cf. Luc 10.
3842).
G. K. En sommes nous nous agitons pour bien peu de choses...
R.C. Certes,
mais après tout nous pouvons fort bien nous contenter de la place de Marthe
dans le Royaume de Dieu. Elle s’agitait peutBtre pour peu de choses, mais
enfin, elle préparait le repas, elle avait
passé le balai dans la pièce et elle faisait le ménage. En somme, pour que
Marie puisse écouter le Christ dans de bonnes conditions. Pour écouter la
Parole de Dieu, il faut de temps à autre prendre un repas. A la limite nous
n’aspirons pas à autre chose qu’à la corvée de pluches. C’est déjà une grâce
d’être appelés serviteurs des serviteurs du Seigneur.
G. K. Pourrait-on résumer notre entreprise en disant que dans le monde où le
message évangélique est peu diffusé et fortement déformé, nous souhaitons
simplement déblayer te terrain, écarter les questions sans réelle profondeur
pour laisser à d’autres le soin d’aller plus avant dans l’annonce de l’Evangile ?
P.C. Exactement. Nous allons tenter de mobiliser l’ensemble des
connaissances pour marquer ce qui paraît incontestable à tous les hommes, et
conduise ceux qui nous feront l’amitié de nous suivre, au puits où jaillit
le désir d’un élément de compréhension supplémentaire.
Pierre CHAUNU, "Le chemin des mages -
Entretiens avec Gérard Kuntz", ed. Presses Bibliques Universitaires, 1983
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